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Les Raisins de la Colère: les classiques ne meurent jamais

17 avr. 2017





Mes yacks ténébreux

En attendant de vous conter mes vacances de Pâques et l'enterrement de vie de jeune fille de ma soeur, j'ai décidé de publier un billet que j'ai rédigé il y a bien longtemps, mais qui est resté plusieurs mois dans mes brouillons, car j'avais peur qu'il n'intéresse personne.

Je me suis dit que ce serait sympa que je te fasse partager mes coups de coeur littéraires de l'été dernier. T'emballe pas, y'en a pas beaucoup non plus, car je lis trop peu souvent malheureusement. Je lis trop peu souvent, en français, en fait. Je m'astreins à lire un livre tous les deux mois, en allemand, pour entretenir mon niveau, et j'essaie de lire un classique par an, en français. Tu pourras donc constater que cela dresse un bilan bien maigre de ma culture littéraire en ce moment.
Mais qu'importe, j'ai quand-même envie de donner mon point de vue sur les œuvres qui me bouleversent, et celle dont je vais te parler m'a bouleversée.

Les Raisins de La Colère est un grand classique de John Steinbeck. Ce livre dépeint la crise sociale et financière (la Grande Dépression)  qui a secoué la Californie et plus largement les Etats-Unis dans la première moitié du 20° siècle.L'auteur a d'ailleurs reçu le prix Pullizer pour cette oeuvre, en 1940. Il y a eu également une adaptation cinématographique avec John Ford et Henri Fonda.  Mais qu'est-ce qui m'a vraiment plu dans ce livre?

Les personnages

J'ai mis du temps à m'y attacher, je dois te l'avouer. La famille Joad, qui se compose des grand-parents, des parents et des six enfants: Ruthie et Winfield, les deux plus jeunes, Rosasharn (qui est enceinte) avec son mari Connie, Al et Noah les frères du milieu, et Tom, l’aîné. Il y a aussi le pasteur Casy qui vient s'ajouter à cette famille puisqu'il va les accompagner dans leur long périple vers la Californie.
Mes personnages préférés sont Ma, (la mère) et Tom, le fils aîné. C'est elle qui porte les autres, c'est elle qui soude cette famille qui va pourtant se désagréger  peu à peu au fils d'un voyage long de plusieurs semaines, épuisant et mortel. C'est elle qui prend au fil des pages le commandement de la famille, sachant être ferme, intransigeante, douce et aimante quand il le faut. Elle a une force de caractère hors du commun et sa grande bonté permet à cette famille de survivre à toutes les épreuves qu'elle va endurer. Elle reste toujours optimiste, même quand la situation est grave et désespérée.

Tom est lui aussi d'un grand courage et d'une grande bonté. C'est lui qui mène la famille vers l'avant, qui trouve du travail, il fait l'admiration de tous.
Les enfants sont également incroyables: ils vivent dans la misère la plus totale, le plus souvent, dans des camps de réfugiés crasseux et ont à peine de quoi se nourrir. Mais ils restent des enfants.  Ruthie et Winfield se disputent, jouent, courent, rient, pleurent, insensibles à la misère extérieure. Ils sont riches intérieurement de leur imaginaire et de leur amour d'enfant.


Le rapport des hommes à la terre


C'est extrêmement touchant la façon dont Steinbeck décrit cet attachement des hommes pour leur terre. Au départ, la famille Joad habite dans l'Oklahoma. C'est une famille bien modeste, qui vit sur une terre qui ne lui appartient pas, mais qui arrive à se nourrir de ses cultures et de son élevage, dans une petite ferme. Ils vont pourtant devoir quitter leur région à cause de la Grande Dépression, de la sécheresse et de la réforme agricole qui secouent les Etats-Unis.
Les hommes à cette époque sont très attachés à cette terre où ils naissent et où ils meurent. Ils travaillent cette terre, et vivent directement de son produit. Il n'y a pas d'intermédiaire entre la terre et eux. Ils sont la terre.
Lorsque les machines viennent les en déloger, ce lien est brisé, et tout va changer: le rapport qui unissait l'homme au sol est rompu, puisqu'il y a désormais un intermédiaire: le tracteur, qui laboure cette terre, ne connaît ni sentiment, ni peine, n'implore pas le temps pour qu'il favorise les récoltes, ne calcule pas, n'aime pas. Le tracteur est un objet qui vient détrôner l'homme pour toujours du sol auquel il appartient. L'homme qui siège sur le tracteur habite souvent loin de la terre qu'il laboure, il ne peut pas comprendre ce lien qui unit la terre à son cultivateur.
C'est très émouvant la façon dont en parle Steinbeck. (Figure-toi qu'il en parle mieux que moi);

La révolte


Je ne vais pas te la raconter, rassure-toi, mais il n'y a que deux romans dont la fin m'a bouleversée: Les Misérables de Victor Hugo et Les Raisins de la Colère.

Tout au long de ce roman, il y a deux visions du monde qui s'affrontent: les pauvres paysans de l'Oklahoma, les Okies, comme les appellent les Californiens, qui, chassés de leur maison, viennent chercher du travail en Californie, car on leur a dit qu'on avait besoin de gens pour cueillir les fruits dans cette région.
C'est donc des milliers de familles qui accourent vers l'Ouest, dans un périple long de plusieurs semaines, avec des voitures de fortune, sans argent, sous une chaleur torride, avec l'espoir de pouvoir vivre quelque part avec du travail et une dignité. Ces familles n'ont rien que quelques provisions, qu'elles partagent avec les autres, le soir, dans des camps improvisés sur le bord de la route, où se nouent des amitiés fraternelles et viriles. Il n'y a pas assez de travail pour tout le monde, mais quand il y en a, les gens se le disent, ne le gardent pas pour eux; ils partagent tout: le  bout de lard qu'il leur reste, le camion qui doit les emmener vers un patron, qui ne réclame qu'un ouvrier.
Ils le savent. Mais ils partagent quand-même.
L'extrême bonté dans l'extrême misère.
Et puis ils y a les Californiens, qui voient arriver ces familles par centaines. Ils les méprisent. Les riches propriétaires ont délibérément décidé d'envoyer des milliers de prospectus dans tout le pays pour faire croire qu'il y avait du travail à revendre, mais on apprend très vite qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde, que c'est une stratégie montée pour casser les salaires et payer les ouvriers au prix le plus bas. Il y a donc l'âme humaine dans ce qu'elle est de plus vile, et l'âme humaine dans ce qu'elle est de plus beau.


Les Raisins de la Colère aujourd'hui


Cette oeuvre a fait particulièrement écho en moi car je ne peux m'empêcher de penser au contexte actuel. Toutes les populations ont connu un jour une exode forcée: les Français pendant les guerres de religion ont dû s'exiler en Europe, en Allemagne, à Berlin notamment, ce sont les Huguenots. Les Okies ont été forcés de quitter leur terre pour gagner la Californie, et aujourd'hui,  ce sont les réfugiés Syriens qui fuient leur pays à cause de la guerre.
Les gens, dans un réflexe de protection, ont tendance à repousser, à juger, à haïr, sans doute par peur. Peur de quoi? Peur de qui? Peur de se voir voler un bien, du travail, un espace de vie. Il est pourtant bien plus facile d'ouvrir les bras, d'aimer et d'accueillir. C'est  moins fatiguant psychologiquement et bien plus gratifiant pour l'âme. Nous ne sommes que de passage sur cette terre, à quoi bon se rendre la vie amère?
Je suis persuadée qu'il est plus facile d'aimer que de haïr.
Nul ne peut se rendre compte de ce que ça signifie, quitter sa terre, sa maison, ni l'arrachement que doit ressentir la personne qui quitte tout. Ne cessons jamais de  rester humain, et de considérer le monde avec bienveillance, non avec mépris.

Je ne t'en dis pas plus, j'espère juste t'avoir donné envie de lire le livre.

Des bécots.

Frau Pruno.


19 commentaires :

  1. C'est émouvant la façon dont tu racontes et perçois ce livre :o) Tu m'as donné envie de le relire ! Belle semaine à toi. Bisous

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  2. J'aime beaucoup Steinbeck mais je n'ai encore jamais lu ce classique, il faut que j'y remédie !

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  3. Petard, j'aurai bien aimé copier sur toi pendant les cours de français car ton analyse est fine et juste. Perso j'ai préféré "des souris et des hommes" mais j'ai bien aimé aussi "Les raisins de la colère". En ce moment je me replonge dans un grand classique aussi "Bonjour Tristesse". Des bisous

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    1. Je n'ai pas lu Des Souris et Des Hommes! Bonjour tristesse? Le titre me parle, mais c'est de qui déjà?

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  4. C'est drôle, c'est un bouquin dont je connais le titre, comme beaucoup de monde, mais avant de lire ton billet, j'étais incapable d'en donner un résumé. Il me plairait aussi, je pense.

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    1. Merci beaucoup! Oui, je pense qu'il te plairait!

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  5. Comme une envie de le relire... Merci pour cette piqure de rappel ;-)

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  6. "In the souls of the people the grapes of wrath are filling and growing heavy, growing heavy for the vintage."
    Je me souviens combien j'avais été frappée par cette phrase, et par l'image finale que j'ai retenue (il y a fort fort longtemps, donc ma mémoire défaille peut-être) qui évoque une solidarité presque animale entre ces compagnons d'infortune.
    Cette colère, ce désarroi, et cette fraternité quand on a presque tout perdu - son travail, sa terre, la dignité et le sentiment de valeur qu'on fonde sur son identité, ses compétences... l'écho n'est pas imaginaire aujourd'hui, pour les réfugiés de guerre mais pas seulement - dans ce monde où la quête du profit n'hésite pas à prendre aux gens ce qui peut lui servir puis à laisser leurs dépouilles au bord de la route comme si tout le reste de ce qu'ils sont n'avait aucune valeur... Entre la colère qui mûrit et la fraternité dans la tempête, j'espère juste que la majorité d'entre nous saura choisir... pourquoi pas dès dimanche prochain...

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    1. Merci pour ce commentaire éclairé et éclairant! J'adore ton analyse sociale et humaine de cette oeuvre. Je t'embrasse ma belle!

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  7. Voilà un livre qui traîne depuis longtemps sur mes étagères (en anglais pour moi ;) ), mais qui a dû patienter, car j'avais toujours plus envie d'un autre... tu m'as redonné envie de le lire, merci!

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  8. J'avais adoré ce livre. Il m'a énormément marquée. Et tu en parles avec une telle justesse et un tel sens de l'actualité... tu me donnes envie de le relire sur le champ. Je suis effrayée par notre monde, et par la répétition des pires erreurs du passé. J'ai la trouille cette semaine, l'arrivée des élections m'angoisse, tout m'angoisse, je me dis que la paix, la prospérité, la concorde sociale, c'est si fragile...

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  9. je connaissais le nom, mais je ne l'ai pas lu. mais tu m'a sdonné envie de le lire ! j'aime bien ce style livres ! merci ma belle !

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  10. Coucou. J'avais également lu ce livre il y a bien longtemps et vu le film. Mais je n'en avais plus trop de souvenirs. Merci pour ce petit rappel et cette belle leçon d'humanité. Gros bisous

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  11. C'est un livre que j'avais adoré ! Tu me donnes envie de le relire :-)

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  12. Tu me donnes envie de relire Les Raisins de la Colere... Je l'ai lu il y a quinze ans, peut-etre, avec une autre vision, une vision d'adolescente engagee... Tu me donne envie de le relire aujourd'hui, avec des yeux d'adulte...
    (Moi j'ai bien les "fiches de lectures"... Ca suscite toujours des resurgences et beaucoup d'envies chez moi, alors n'hesite pas a continuer dans ces articles ;-) Des bises!)

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